Thierry Le moign
Né le 12/06/1949 à Felletin, Creuse.
Arrive à Nantes en 1956
A 16 ans j'ai commencé à peindre, j'ai alors exposé quelques toiles en 1972 au Musée des Beaux-Arts de Nantes avec le concours des "Amis des Beaux-Art" dont l’une s’intitulait : « Jeune fille espérant n’avoir jamais à mettre les pieds dans un commissariat de police ». Auparavant il y eu Mai 68, j'étais en terminale et je me suis retrouvé à la Fac avant d'avoir mon bac pour bien entendu aider à libèrer les étudiantes de la Bourgonnière de l'emprise du concierge qui interdisait l’entrée à la gente masculine. Désillusionné par la répression post Mai, la veille de Noêl 68 j'ai pris mon baluchon et je suis parti en stop pour les Indes avec 70 francs en poche (environ 10 € de maintenant). J’étais dans l'esprit “sex, drug and Rock'n Roll ». J’ai erré à Athènes un hiver pour réchauffer mes os, au Pakistan pour me shooter à l’opium à Rawalpindi, à Chitral pour la splendeur du pays. A Kaboul, j’ai pris trop d’acide et j’étais persuadé d’être mort. Du coup j’ai marché 1000 kilomètres de Delhi à Ahmedabad au Gujrât au travers du Thar sans un centime en poche, sans chaussure, sans papier, avec juste un longi, un lota et un peigne. S’en est suivi un petit stage de 4 mois en coma catatonique puis un autre stage plus ludique à Goa.

TLM 1970

De retour en occident, c’était un peu le début du body-art, mais aussi du street-art: Pour ma part j'étais un phénomène visuel qui éclairait parfois la grisaille du métro parisien. Pendant une dizaine d'année j'ai vécu au jour le jour sans savoir ou je coucherais la nuit venue. A paris, grâce à ma gueule et à mon look, je rentrais à l'œil au Rock'n Roll Circus et au petit matin soit je partais chez une jeune fille rencontrée dans la nuit, soit je dormais dans une cave d'un immeuble. J'avais aussi mes habitudes durant l'hiver 1971 à l'Open One, une boite de nuit du côté d’Odéon qui était non seulement gratuite, mais où on vous offrez le thé et des pâtisseries dans une ambiance psychédélique.



Pour la peinture, il ne me reste pas grand chose de mes oeuvres. Quand je suis revenu d'Inde un an et demi plus tard, en faisant quand même un détour de mois par Groningen, j'ai appris qu'un copain avait organisé "un feu d'art " sur la plage de Pornic avec mes oeuvres (et s'était suicidé quelque temps plus tard en sautant du haut de "la Cité Radieuse" du Corbusier). Autre exemple, en 1971 j'avais organisé une expo d'une vingtaine de toiles dans une Galerie rue St-Denis à Paris, quand je suis retourné pour récupérer les toiles un an plus tard, j’avais la tête ailleurs, il n'y avait plus de galerie... Donc si vous trouvez un jour des toiles signées: "Le Moign" ou" Vaga" ou "Iboz", faites-moi signe...(Pareil pour une série de gouaches que j'ai perdue dansun train à Belgrade en revenant d'Athènes en 1972).


En 1976 je me mets à la photo. J'essaye diverses techniques: les virages couleurs chimiques, la photo en infra-rouge...Je me tatoue un ange faisant un bras d'honneur sur l'épaule droite et un diablotin tirant la langue sur l'épaule gauche. Je me perce l'oreille avec une aiguille pour mettre un petit anneau. Je continue ma vie de bohème (et de junkie) via la Grèce, la Hollande et le Danemark à Christiana jusqu'en 1978. Là je décide de reprendre ma vie en main, j'arrête de me défoncer, je passe une équivalence de bac et je m'inscris en Psycho à Nantes.


Durant l’année 1984 je constate un rush dans le monde de l'art pour la photo de peintures sur corps. (Voir par exemple le livre “A fleur de peau” de Daikonoff (éd.: Page/Guepard- 1980)). Je réfléchis et me vient l'idée d’écrire plutôt que de peindre sur le corps. Là dessus je passe l’automne 1984 et les années 1985 et 1986 à écrire des textes improvisés sur le corps de mes ami(e)s et amantes. Dans le même temps j'obtiens un DESS de Psycho-Clinique option Psychanalyse Institutionnelle et Toxicologie.


Dans ce mode d'expression, le problème est de choisir entre la prédominance du texte ou de l'image, car le corps est en trois dimensions et l'écriture, pour être lisible, en deux. L'autre problème, c'est que l'on écrit en général à quelqu'un quand il est absent, pas quand il est présent et même tellement présent qu’ il est nu et qu'on le touche pour écrire dessus au pinceau (calligraphique et à l'encre de chine) et que le trouble s'installe, l'émotion irradie, la concentration s'amollit et l'orthographe part en quenouille. A qui m'adressai-je? Je fis donc des essais et optai finalement pour la prédominance du corps sur le texte.


Après des heures et des mois de chambre noire, ayant réalisé une centaine de tirage, j'ai déboulé un jour dans le tout Paris artistique, montrant mon travail à un maximun de personnes, en un maximum de lieux (Je suis allé dans les maisons d'éditions littéraires comme Albin Michel (où je fus très bien reçu), aussi bien qu’à Charlie Hebdo où j'ai montré mon travail à Cavanna lors d’une petite fête dont ils avaient le secret, jusqu'à tomber sur Jacques Damase de la Galerie de Varenne qui me conseilla d'aller voir Mario Toran à Nantes de sa part. Mario Toran était le directeur du FRAC de la région. Ainsi deux mois plus tard j'exposais mes photos au Musée d'Art Moderne de l'Abbaye Sainte-Croix des Sables d'Olonne avec des articles dithyrambiques de Didier Semin et Michel Nuridsany dans Art Press. Et aussi un très bel article de Pierre Giquel (qui écrivait avec son ressenti et non pour faire mousser avec des références culturelles à la pelle).


J'étais enfin arrivé à la reconnaissance de mes pairs. Je rencontrai des VIP de la photo comme Jean-Claude Lemagny (conservateur des bibliothèques, en poste au département des Estampes et de la Photographie de la Bibliothèque nationale de France de 1968 à 1996) auquel je confiai quelques tirages. J'allai voir Christian Caujole qui s'occupait de la photo au journal "Libération" et qui publia une de mes photos le jour de la fin du courrier des lecteurs géré par le célébre et regretté Alain Pacadis (journaliste et nightclubber).

TLM 1985
Au niveau des mass-médias, je me pris sévèrement les pieds dans le tapis. A cette époque lointaine où internet n'existait pas, les mass-médias étaient vraiment importants pour asseoir sa notoriété. J'avais obtenu l'aval d’un des grands médias de l'époque concernant la photo: la revue “Photo” pour publier un port-folio. J'allais être tiré à 400 000 exemplaires! Les circonstances voulurent que je rencontrais dans le même temps une éditrice, Françoise Harmel, (une amie à J.J. Pauvert) qui me fit miroiter la publication d'un livre avec une demande d'exclusivité. Le mot “exclusivité” fit tilt dans ma tête d'honnête homme et je suis retourné à “Photo” récupérer mes tirages. Le lendemain, me rendant compte de mon erreur, je suis retourné les voir pour leur redonner mes photos et là ,bien sûr, ils me dirent non, genre “il faudrait savoir ce que vous voulez...”. Quinze jours plus tard, (juin 1986, si ma mémoire est bonne) paraissait dans "Photo" des photos d'écriture sur corps, mais pas de moi, d'une photographe qui avait tapé vite fait une péloche. Les boules... La scoumoune n'est pas un bon truc pour un artiste (voir par exemple la biographie de l’écrivain Sigismund Krzyzanowski).


Une catastrophe n'allant pas sans une autre, je me suis retrouvé incarcéré pour plusieurs mois à cause d'un problème cannabique. Pour effectuer mon travail photo, n'ayant pas d'argent, ni de mécène, ni de travail salarié, je m'étais auto-sponsorisé en dealant... A peine arrivé sur la scène artistique, j'ai disparu dans les limbes pour de très longs mois (cher payé pour un truc qui sera légalisé d'ici peu (on peut toujours rêver) et qui n'a jamais intoxiqué léthalement quiconque ni jamais provoqué de maladies mortelles)...Avec en plus une amende de 600.000 francs pour m'aider à refaire ma vie. Et pour couronner le tout, un cambrioleur, que je ne remercierai pas comme G. Brassens (à qui son cambrioleur avait tout pris sauf sa guitare), le mien n'a pris QUE mon appareil photo Mamiya qui m'avait coûté la peau des fesses. Tout cela dans la joie de la famille pandores et des gabelous réunis... La photo est un sport qui demande quelques moyens financiers. D'un autre côté, les vapeurs de produits photos, révélateurs, fixateurs, au fond de ma cuisine mal aérée ne sont plus d'actualité, c'est trop toxique au bout d'un moment. Dernier détail amusant: je venais juste d'obtenir une aide financière de la DRAC de Nantes: elle a filée directement dans la poche des douaniers, du ministère de la culture à celui de l’intérieur.


Je pense que mon travail d'écriture sur corps a eu un impact sur le mode d'expression artistique de l'époque car j’avais écumé tout Paris avec mes cartons de photos. Dans les jours qui suivirent mon tour parisien, est apparu une photo de Coluche dans Charlie-Hebdo où il est accoudé sur le cul d'une fille sur lequel est écrit: "Boom!" (allusion subtile aux différents sens du mot "pétard") aussi bien qu'est apparue la célèbre vache "Milka".


Un an plus tard, le cinéaste anglais Peter Greenaway sortait “the pilar book”, film entier consacré à l'emploi de la calligraphie sur corps (qui fit un bide: le scénario était quasi inexistant. Il aurait écrit en anglais, au lieu de japoniser, ça aurait peut-être mieux marché). En 2016, il y eu une expo de photos de femmes de G.I. américains avec des textes touchants de femmes, angoissées par la guerre et la possible mort de leurs hommes, écrits sur leur dos nu. Superbe. Ce travail a eu aussi une influence sur le mode de l'expression politique avec les Femens qui ont bien compris l'impact des mots sur leur nudité poitrinaire. Je ne parlerai même pas de la pub pour les parfums qui a employé le truc à foison. Mais bon, soyons modeste : dans mes recherches sur ce thème, j'ai découvert que parmi les toutes premières photos, dans les années 1870, se trouvait déjà une photo d'écriture sur corps. La Photo-Graphie!


Pour ma part, mon mode d'expression se voulait et se veut ludique ( à l'opposé de "la colonie pénitentiaire" de F. Kafka). J'ai trouvé une vieille référence littéraire concernant l'écriture sur corps qui me correspond mieux: cela se trouve dans "L'art d'aimer" du poète latin Ovide, écrit y a 2000 ans, autour de l'an 1, où il conseille aux femmes voulant tromper leur mari sans se faire surprendre d'écrire l'heure et le lieu de rendez-vous sur le dos nu d'une servante et d'envoyer celle-ci à leur amant. Déjà cela mettait leur amant en appétit et si le mari surprenait le texte, elle pouvait demander à celui-ci des comptes sur le fait de déshabiller les servantes.  


A ma sortie de “l'hôtel d'Amérique”, Mario Toran était mort, les commissaires d'expo me tournaient le dos pour ne pas être mouillés et risquer leur carrière à Beaubourg. J'avais une expo qui était programmée à Nantes et qui fut annulée. L'histoire étant celle-ci: Je devais exposer mes photos dans une salle de " la Maison de l'Avocat", mais le nouveau batonnier élu qui devait s'en occuper était de gauche et se faisait accuser par la droite d'exposer sur leurs augustes cimaises un prisonnier...Donc la "Morale " prit le pas sur l'Art. Autant brûler "Voyage au bout de la nuit" de Céline dans ces conditions, ainsi que les poèmes de Villon...


Au final j’ai réussi à exposer deux fois à Rotterdam (galerie « IO ») mais je n'ai jamais exposé ces photos dans ma ville jusqu'à aujourd'hui, bien que quelques photos miennes se trouvent actuellement dans les collections du FRAC et de l'Arthothèque (maintenant appelé « Artdelivery »). C'est d'ailleurs pour réparer cela que je me démène actuellement.


Par la suite j'ai réalisé d'autres travaux, notamment de grands collages de mes écrits découpés en formats triangulaires, format peu usité en photo, que je n’ai jamais exposés. J’avais réalisé ce travail sur le sol du hangar des Chantiers Dubigeon (où se trouve maintenant l’Eléphant des Machines de L’Ile) en même temps que la troupe des Royal de Luxe y préparait leur prochain spectacle à grands coups de pétarades de leur artificier (chantier où mon père fut ingénieur). Ces collages ont un peu souffert d’être restés des années dans un grenier, mais sont encore présentables. J’ai aussi réalisé ma série des "Nombrils", (j'avais sans doute besoin de me recentrer, car j'étais un peu commotionné par la contention...). Les idées autour de ça étaient quelques réflexions sur le dessin de l'homme de Vitruve de Léonard de Vinci. A votre avis, où sont centrés le cercle et le carré?- La réflexion aussi que nos objectifs photos sont circulaires mais produisent des images rectangulaires. Enfin que le nombril ne nous relie pas à notre mère mais à notre propre placenta, c'est à dire à nous-même. Et puis j'ai toujours été fan d'Antonin Artaud, notamment de “l'ombilic des limbes”.


L'applat ventral de ces dames me servait de toile de fond pour bidouiller quelques installations comme celle du "Mikado", ce jeu ou il ne faut pas trembler pour attraper une baguette: le ventre bouge avec la respiration. Et cela pose un petit problème au photographe qui fait de la macrophotographie: il y a peu de profondeur de champ en macro, aussi le modèle devait bloquer sa respiration, ainsi que le photographe la sienne, pour ne pas bouger et que le cliché soit net. Nous faisions de l’apnée en duo.

TLM 2001
Anecdote déplorable: durant le vernissage des «  Nombrils  », une amie maghrébine m'a fait la joie et l'honneur d'effectuer une danse du ventre, nombril à l'air. Elle fut persécutée pour cela par ses coreligionnaires pendant des mois, perdit dix kilos et sombra dans la dépression. En ce monde, la nudité pose plus de problèmes que la guerre, c'est vraiment con.


Puis j'ai embrayé sur un délire sur le pain: le "Lapin Tur", sans lésiner sur les croûtes de "Pain Tur ou Dur", (sont-elles meilleures à l'huile ou à l'eau?). Une reprise de pinceau qui me turlupinait. En fait la peinture me rend un peu fada. J'ai à peu près tout détruit, sauf quelques restes. (Souvent je détruis mes toiles par peur du retour de l'inquisition, ainsi une toile ou je représentais un christ en croix, la croix allongée sur le sol, tête en bas de la toile, pieds vers l'horizon, et une jeune fille à califourchon sur le Jésus, enfourchant le Jésus en question. J'en ai fait des cauchemars terribles. L'autocensure est une chose abominable : j'ai cette photo rigolote d'une mise en scène de fellation par une amante qui avait mis un dentier de vampire de farce et attrape, c'était “la turlute du vampire”, mais je n'ose la montrer de peur qu'on la reconnaisse, (voir plus haut ce qui est arrivé à mon amie maghrébine). Puis je me suis amusé avec la petite série fun des photos "Femmes sur le Trône" (aussi dite des "Pissouses") un peu potache dans le clin d’œil au voyeurisme, mais pourquoi se priver. Et puis j’ai le souvenir de cette superbe photo de Franck Zappa à poil et décontracté sur sa cuvette de WC.


En 1998 j'ai réalisé cette belle installation "In saecula saecularum", dans la péniche "le Nautilus" de Jean-Dominique Billaud. J'étais dans l'esprit des “Fleurs bleues” de Raymond Queneau, (voir un aperçu à cette adresse: http://www.thierrylemoign.fr/in-saecula/in-saecula.html). Claude Allemand-Cosneau (qui fut directrice de Beaubourg) était passé voir avait apprécié cette expo. Pierre Giquel s'était fendu d'un bon texte dans la revue "303". Mais l'écho n'alla pas plus loin. La galerie n'était pas connue et finalement, en province, il n'y a que les galeries institutionnelles qui ont les moyens de déplacer des médias. Je me suis heurté au problème des installations, (et aussi des encadrements et des grands formats): il faut avoir de l'espace pour les stocker, ce que je n'ai jamais eu, aussi n'ai-je point récidivé, pareil pour la sculpture.

TLM-2021-Nantes
Puis, puis, puis, à cinquante ans, l'an 2000 advenant sans que le monde disparaisse, j'ai quitté mon statut de Casanova de bistrot et suis passé de la récréation et la création à la procréation. J'ai eu un fils et une petite famille qui ont pompé joyeusement mon temps et mon énergie avec ma plus entière acceptation de père au foyer jusqu'à maintenant où le fiston est advenu étudiant en prépa et où je compte à nouveau m'extérioriser et réhabiliter mon œuvre avant la fin des haricots.
Thierry Le Moign
Le 01/10/2021 à Nantes